Cher Vladimir,
J’observe avec horreur et effroi tes exploits en Ukraine. J’essaye simplement de comprendre ce qui t’a pris soudain de vouloir asservir un pays indépendant. Je m’étonne chaque jour que tu puisses sans frémir assassiner des cousins slaves, avec qui pendant longtemps, tu as partagé le même destin. Il y a trente ans, ils avaient choisi l’indépendance. Ils avaient décidé de marcher seuls, sans l’appui de leur grand cousin. Tu l’avais admis. Tu t’étais même engagé à garantir leurs frontières, en échange de l’abandon de leur armement nucléaire. Ils s’étaient mis en route, d’un pas encore hésitant, vers l’est, vers le nord, vers l’ouest. Peu à peu, ils ont pris en main leur avenir, celui d’un pays démocratique et libre.
A l’expérience, tu ne le supportes pas!
Ils veulent se rapprocher de l’Union européenne, ce grand marché riche de 500 M de consommateurs, plutôt que d’une Russie quatre fois moins peuplée et cinq fois moins riche? On peut les comprendre.
Ils veulent adhérer à l’OTAN, qui a garanti une absence de conflit armé à une trentaine de pays rivaux, pendant près de quatre vingts ans, du jamais vu dans l’histoire. Là encore, on peut en comprendre l’attrait.
Mais ta myopie et celle des élites russes ne voient dans ces attraits que des menaces. Je peux aussi le comprendre. L’histoire de la terre russe est ponctuées d’invasions, du sud, de l’est et de l’ouest. La dernière invasion militaire, celle des Nazi à l’ouest et du Japon à l’est, est encore fraiche dans les mémoires. Il faut pouvoir se défendre. Il faut se préparer. Il faut une armée forte, à tout prix.
Mais cela ne suffit pas. Tout autour de la Russie, tu veux des glacis, des terres neutres, des zones qui ne soient pas une menace. Depuis l’empire romain, on appelle ces zones des marches. L’Ukraine doit rester une de ces marches. Tu le vois comme un défi existentiel. Bien sûr, il n’y a pas que l’Ukraine, il y a aussi la Biélorussie, la Géorgie et la Finlande et cela, rien qu’en Europe. Tu as commencé à grignoter en Ossétie, en Abkasie, puis tu as annexé la Crimée, tu as fomenté des troubles dans le Donbass. Et maintenant, c’est toute l’Ukraine que tu convoites.
T’es tu simplement demandé, si tu arrives à subjuguer l’Ukraine, quelle devrait être la prochaine étape pour satisfaire tes ambitions paranoïaques. As tu décidé où t’arrêter?
L’as tu fait?
Je ne le crois pas, Vladimir.
Je ne le crois pas, car tu as déjà perdu, et tu le sais. Parlons d’abord de toi. Comme chaque être humain, tu dois mourrir. et tu vois ce moment approcher. Tes forces déclinent. Ta virilité s’étiole. Ton esprit ralentit. Comme tous les hommes aussi, tu veux croire que cela ne t’arrive pas. Tu t’aveugles. Mais aussi, tu deviens pressé. Comme tous les dictateurs à l’hubris démesuré, tu veux écrire la page d’histoire que te mettra au niveau de Pierre le Grand, mais j’ai l’impression que tu ressembles plus à Ivan le terrible. Alors, tu te lances dans des aventures de plus en plus hasardeuses. Peu importe. Tu as déjà perdu, contre le temps.
Cela t’a d’ailleurs plutôt réussi, jusqu’à présent. Les autres nations n’ont réagi que mollement à chacune de tes frasques. Tu as fini par te convaincre que tes richesses naturelles, ton pétrole, ton gaz et tes matériaux rares te prévenaient contre des réponses fortes. Là encore, tu n’avais pas tort. N’oublions pas non plus l’influence de tes copains, les oligarques, qui s’enrichissaient sur le dos de la Russie, en évitant d’y laisser tous leurs œufs, et qui, eux aussi, s’étaient convaincus que l’occident, votre principal client, attachait plus de valeur à des ressources bon marché qu’à la liberté et aux droits de l’homme.
Mais tu as commencé à perdre le soutien du peuple russe. Tu lui avais promis la richesse, mais il s’est appauvri quand le voisin chinois s’enrichissait. Pourtant, il y a trente ans, vous partiez au même niveau: d’abondantes ressources naturelles et une élite hautement éduquée. Demande-toi donc ce qui n’a pas marché chez toi. Tu avais aussi promis à ton peuple la liberté et tu n’as cessé de la restreindre. Comme tous les despotes qui se sont succédés à Moscou, tu pensais qu’avec de la vodka et de la force, tu pouvais le contrôler. Le peuple russe est patient, mais ses explosions sont dévastatrices. Tu n’y résisteras pas. Tu le sais. Tu as déjà perdu.
Assailli de toutes parts, menacé par un révolte encore sourde, il te fallait détourner l’attention de ton peuple, le réunir derrière toi pour une cause juste, et gagner les quelques années qui te restent à vivre. Je ne sais pas qui t’a suggéré l’Ukraine. Etais-ce ton copain le métropolite Kirill qui n’a jamais digéré l’autonomie de l’Eglise ukrainienne? Etait-ce un maréchal qui voulait occuper son armée? Peu importe. Peut-être l’as tu trouvé tout seul. Un pays dirigé par un comédien, décadent et clairement en route vers l’ouest. Une armée dont tu ne ferais qu’une bouchée et un peuple cousin que te fêtera en libérateur. Surtout, un monde occidental décadent, incapable de se mettre d’accord sur rien, peu intéressé par ce bout d’empire russe et plus préoccupé par l’indo-pacifique.
Encore un fois, tu as perdu. Le peuple ukrainien résiste, le comédien s’est transformé en chef de guerre. Ton armée souffre. Surtout, l’occident a réagi unanimement, a condamné ta guerre et a cherché à te le faire sentir. Même la Chine a montré de la réserve. Tu es seul.
Tu gagneras peut-être sur le terrain. N’oublie cependant pas le bourbier afghan.
Tu dois te demander pourquoi le monde à réagi ainsi. Tu dois sûrement te dire que n’est que temporaire, que l’occident n’est pas prêt à sacrifier son confort et qu’il suffit d’être déterminé et patient. Là encore, tu n’a peut-être pas tort, mais je n’y compterais pas. Tu as envahi un pays souverain, non à sa demande, mais contre sa volonté. Ce pays est démocratique, mais tu le qualifies de « nazi ». Quel autre pays démocratique peut encore se sentir en sécurité? Tu as montré que ton armée ne cherchait pas à défendre, mais à conquérir.
Mais le contentieux est plus profond. Les cyber-attaques des gangsters installés chez toi finissent pas agacer. Les mercenaires que tu as envoyés en Afrique menacent de déstabiliser un continent fragile. Mais ne regardons pas aussi loin. Ta perte de sans froid inquiète et personne ne veut une révolution à Moscou. Tu fais peur. Il faut t’arrêter et se préparer au pire. Militairement, l’occident à un outil, l’OTAN. Il ne s’agit pas d’envahir ton pays. personne n’y a intérêt. Il s’agit de se défendre contre ta folie et, sinon la tienne, celle toujours possible de tes successeurs. C’est l’avenir de la terre entière qui en dépend.
Mais, dis-moi, que cherches-tu vraiment à obtenir? J’avoue que cette question me taraude. Es-tu resté un héritier de ces despotes qui ne pensaient qu’en territoires contrôlés, au mépris souvent de leur population? Je croyais que cette conception avait disparu des grandes nations. Depuis longtemps déjà, il a été compris qu’un monde interconnecté comme le notre, un monde bâti sur la spécialisation et la division internationale du travail, ne peut que souffrir de conflits armés. Laisse moi te donner un exemple: la guerre franco-prussienne de 1870 a été perdue par la France. Pourtant, malgré la perte de l’Alsace-Lorraine, malgré les indemnités considérables que la France a du payer, cette dernière, dix ans plus tard, était en meilleure situation économique. La raison en est simple. Au cours de la période, l’Allemagne est devenue protectionniste et les indemnités ont eu un effet inflationniste. La France, en revanche, est restée ouverte et a su maitriser ses prix. La leçon est la suivante: pour enrichir un pays, développer des marchés pour ses produits est plus important que d’avoir une armée forte. Cela te parle-t-il? Ta guerre en Ukraine va te couter cher, mais surtout va te fermer des marchés. Selon moi, faire la guerre est économiquement désastreux.
Alors? N’es-tu seulement qu’un nouvel Attila? Ton développement économique pour le moins chaotique ne t’as pas ouvert les yeux? Tu ne vois le monde que comme une partie d’échec? Comment vas-tu t’en sortir cette fois-ci?
Rassure-toi tout de suite: les dictateurs comme toi sont rarement renversés. Ils sont plus souvent assassinés. Plus souvent encore, ils restent en place de longues années. Alors, quel avenir nous destines-tu? Asservir l’Ukraine puis poursuivre l’offensive, vers la Géorgie, la Finlande? Fais attention: la Chine n’aime pas que tu menaces ses marchés. Elle risque aussi de te lâcher. T’en prendre aux pays de l’OTAN? C’est un morceau trop gros pour toi. Cela ne peut être qu’en dernière extrémité, juste avant la guerre nucléaire. Serais-tu devenu assez fou?
Voilà bien la question que nous nous posons tous. Il est évident que ton rêve d’une Russie impériale qui s’impose au reste du monde ne tient plus que par tes armes, tes armes conventionnelles comme tes armes de destruction massive. Ton économie va à vau l’eau et ta société n’attire personne. Tu es cependant intelligent et pragmatique. Serais-tu capable de changer de cap? Regardons les choses en face.
Renoncer à la conquête de l’Ukraine serait la meilleure option. Y survivrais-tu? Comment expliquer à tes affidés que tu t’es trompé? Comment faire comprendre à ton peuple que les morts de cette guerre affreuse ne valent pas plus que les pions d’un jeu d’échec? Ce n’est donc pas une hypothèse réaliste.
Conquérir l’Ukraine tout en lui rendant sa souveraineté pleine et entière dans le cadre d’une neutralité militaire et un régime politique fédéraliste qui laisse une grande autonomie aux régions déjà conquises, la Crimée et le Donbass? Voudras-tu aussi un accord de modération réciproque avec l’OTAN, par exemple, une zone démilitarisée de part et d’autre de la frontière? Voila une approche plus réaliste. Elle ne tiendra cependant que si tu résous les deux problèmes à la base de tes aventures militaires, à savoir une réforme économique profonde qui fera te ton pays une nation inclusive, et une réforme sociale qui en fera un pays libre et juste. Tu en as l’intelligence. En auras-tu le courage?
Vois-tu, cher Vladimir, les cartes sont dans tes mains. J’espère sincèrement que tu puisses encore les jouer. Je voudrais terminer en te relatant une anecdote: dans un pays africain juste après une élection contestée, on dinait avec le candidat en principe élu. C’était un homme d’affaire venu à la politique. Au cours du repas, un des convives lui posa la question suivante: « Monsieur le Président, préférerez-vous être un homme très riche dans un pays ouvert ou l’homme le plus riche d’un pays fermé? ». Il ne répondit pas immédiatement. Pourtant, au moment de se séparer, il salua son interlocuteur et lui dit: « votre question était excellente, mais ai-je vraiment le choix? »
J’espère, cher Vladimir, que tu as encore le choix, pour le bien de la Russie et du monde entier.