Voiliers en Polynésie: une réponse discutable à un vrai problème.

La décision du gouvernement de mettre en place un système de réservation de mouillages destiné aux plaisanciers qui naviguent dans nos eaux répond clairement à un souci des habitants qui se sentent parfois envahis par des navires trop nombreux. Les navigateurs en revanche y voient une contrainte et un danger. Organiser un périple plusieurs jours à l’avance est difficile pour des navires dont les performances dépendent des conditions météo. Si celles-ci se dégradent brutalement, comme nous pouvons l’observer de temps en temps, être obligé de quitter un mouillage sûr parce qu’il a été réservé à un autre bateau est un facteur de stress significatif pour des skippers formés à mettre en premier la sécurité de leur équipage et de leur embarcation.

Bien sûr d’autres endroits dans le monde ont développé des service similaires. Il y a cependant généralement deux différences notables: les places offertes se situent généralement dans des marinas ou sur des corps morts. Les places sont donc limitées, mais un service, généralement payant, est offert. Les réservations sont disponibles jusqu’au dernier moment et, faute d’annulation, sont facturées.

Nous n’avons pas de marinas. Nos corps morts ne sont pas toujours au top. Soucieux de leur sécurité, les navigateurs préfèrent souvent mouiller une ancre. Ces mouillages forains, comme d’ailleurs les corps morts ont un impact sur les coraux, sur la faune et la flore des lagons. Il est indispensable de les limiter.

Environ un millier de voiliers traversent la Polynésie chaque année, en y séjournant souvent plusieurs mois, voire un an ou deux. Basé sur ma propre expérience, un navire au mouillage dépense environ 5000F par personne et par jour; un navire à quai, le double. A ceci, il faut ajouter les grosses réparations, et notamment le carénage. Faites le calcul, sur la base de 100 jours de présence, et pour un équipage moyen de 4 personnes, cela fait 2 millards au mouillage et 4 à quai. Si l’on y rajoute les voiliers basés ici, forcément aujourd’hui limités par le manque d’amarrages, il est vraisemblable que cette industrie puisse contribuer au PIB dans un ordre de grandeur de 1%, soit, puisque l’activité privée représente moins d’un tiers du PIB, cela représente 3% de cette dernière.

Dans toutes les autres grandes régions de navigation de plaisance, la solution de base est toujours d’offrir des amarrages au plus grand nombre de navires. Cela correspond à la demande de la majorité des plaisanciers et c’est économiquement et écologiquement la meilleure solution. Au Îles Canaries, qui reçoivent environ 1200 bateaux en escale, plus de 10 000 places d’amarrages sont offertes, ayant contribué au développement d’une industrie importante pour l’économie des îles. En nouvelle Calédonie, environ 900 places sont disponibles et autant en projet dans de grandes marinas, et de nombreux amarrages sont offerts, quelques places à chaque fois, le long de la côte.

Il n’est pas facile de comprendre pourquoi le développement de marinas en Polynésie n’ait pas vraiment décollé. Depuis longtemps pourtant, le pays construit des marinas pour les pêcheurs, montrant qu’il en a compris l’intérêt. Est-ce la peur d’un conflit avec les écologistes? Il m’a été rapporté qu’un Directeur du port autonome a dit un jour qu’il ne veut pas gérer un conflit avec eux. Il semble cependant que le rapport coût-bénéfice d’une marina par rapport a des mouillages est largement favorable sur le plan écologique. Il est vrai que l’épisode de la tour des juges à Teaupo’o laisse un peu rêveur. Il a failli faire capoter une grande fête, pendant que les centaines de voiliers au mouillage faute de marinas menacent le lagon dans le silence et que dans d’autres îles on arrache le corail pour en faire de la soupe…

Peut-être aussi faut-il rechercher les causes dans notre organisation. Héritiers de la tradition française, nous sommes trop centralisés. Un projet de la taille d’une marina doit aujourd’hui être porté par le Gouvernement et géré par le port autonome. Le métier de ce dernier, c’est d’abord et avant tout la gestion du port de commerce. Les marinas ne sont, pour lui, ni une priorité, ni une compétence. L’appel d’offre de DSP de leur gestion est là pour en témoigner. Qui embrasse trop mal étreint, dit le proverbe. Il y a plus d’un demi siècle, Marseille souffrait d’un manque de marina et du monopole du port autonome, jusqu’à la corniche. La marina de la Pointe Rouge, juste au delà de la corniche a été développée par des professionnels hors de la zone de compétence du port. Ne pourrait-on pas nous organiser de la même façon?

Une autre différence, c’est d’où vient l’initiative. En Martinique, le port du Marin, près de 1000 places, est le fruit d’une initiative du maire. Il a su dépasser les réticences des habitants et transformer un bourg un peu endormi en un centre nautique dynamique, pour le grand bénéfice de ses administrés. Peut-être devrions nous encourager les tavana à prendre ce genre d’initiative. Bien sûr, un tel projet doit se faire en bonne intelligence avec le pays, mais un dynamisme local est un vrai gage de réussite.

Mais le facteur le plus important, c’est notre population. Une marina, que celle-ci soit grande ou petite, ne sera acceptée par les habitants que s’ils pensent que les bénéfices sont supérieurs aux inconvénients, que l’impact environnemental, visible, est limité lorsqu’on le compare avec celui, invisible, de navires au mouillage, que l’impact économique, direct ou indirect, est bénéfique par les emplois qu’il permet de créer, qu’il s’agisse d’emplois directs au service des navires ou indirects à celui des marins. Pour cela, il faut que la marina vive et ne devienne pas un garage qui stocke des bateaux qui ne bougent pas pour des propriétaires locaux qui ne sortent pas souvent. Les marinas les plus importantes doivent être calibrées pour cela. L’exemple de la marina de l’île sœur doit être là pour nous alerter.

Bien sûr, construire un réseau de marinas est un projet d’un autre dimension que la mise en place d’un service en ligne. Le bénéfice cependant est aussi d’une autre grandeur. Il va créer des emplois. Il va apporter au pays des ressources financières supplémentaires. Il va réduire l’emprunte écologique de la navigation de plaisance tout en la développant. C’est une véritable ambition. le pays en manque aujourd’hui. Pourquoi ne pas s’y lancer et réussir, comme d’autre l’ont fait?

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