Pas d’investissement sans confiance

La Polynésie française se caractérise par une développement lent et peu innovant. Nul ne peut vraiment le contester. Pourtant, nous disposons de nombreux atouts:
Une environnement exceptionnel offrant des opportunités variées,
Des capitaux en quantité, investis souvent ailleurs, faute de projets,
Une population sous-employée…

Que manque-t-il donc pour que ce « bel endormi » qu’est notre fenua puisse développer de nouvelles activités? Nous allons voir que les réponses ne sont pas si compliquées. Mais commençons d’abord par nous demander comment nous sommes arrivés à la situation actuelle. Il me semble que notre société s’est bâtie en trois phases. Je force un peu le trait:
La phase « coloniale », au cours de laquelle les autorités favorisaient sans vergogne quelques proches. Jusqu’à la fin des années 1950, l’essentiel de la population vivait en quasi-autarcie et l’activité industrielle et commerciale était concentrée en quelques mains, essentiellement à Tahiti.
La Phase « CEP », pendant laquelle sont nées la plupart des grandes entreprises d’aujourd’hui. L’argent coule à flot. Le fenua devient stratégique. Il faut contrôler l’activité privée pour favoriser les entreprises françaises, tout en laissant néanmoins de la place aux entreprises locales, notamment dans la distribution.
La phase « autonomie », pendant laquelle les autorités élues localement ont pris le relai des autorités coloniales, sans vouloir abandonner les outils de contrôle sur l’activité privée. Les raisons n’étaient plus stratégiques, mais clientélistes. L’objectif avoué à demi mot était de rendre les entreprises redevable. Un des Présidents du pays expliquait que l’impôt sur les sociétés était volontairement élevé, afin d’encourager les chefs d’entreprises à chercher à profiter des mécanismes de défiscalisation, eux, à la discrétion des autorités politiques. Il fallait faire des entrepreneurs, des obligés. 
Des entreprises ont cherché à contourner ces difficultés en participant à des schémas de corruption. Certaines sont passées entre les mailles du filet, d’autres ont fini au tribunal, d’autres enfin en ont été les dindons, ont payé mais n’ont jamais obtenu ce à quoi le corrompu s’était engagé. En dehors d’une réputation de pays corrompu, ce dernier a perdu auprès d’investisseurs étrangers une confiance nécessaire aux affaires, notamment celle dans la parole donnée.

Malgré les efforts et les progrès réalisés, nous ne sommes pas encore complètement sorti de cette phase. La défiscalisation reste discrétionnaire, les interventions publiques dans les activités privées sont innombrables, la confiance n’est toujours pas là et surtout, rien n’est fait pour créer le climat approprié.

Un exemple, parmi les plus récents: la loi des 1000%. Il ne faut pas s’arrêter au chiffre, plus symbolique qu’efficace. Il faut se demander quel effet le vote unanime de cette loi peut avoir sur un investisseur potentiel. C’est très simple: il part en courant, non parce que l’accès au sol lui est désormais interdit, mais parce que le pays a pu simplement voter une telle loi. Un pays qui est capable, hors de toute situation de crise, de changer ainsi les règles du jeu n’est pas un pays fiable. S’il ne s’agissait que d’une fois, on penserait à une erreur, facilement corrigée, mais cette loi n’est que la dernière d’une longue série qui cherche à décourager les étrangers et à imposer un contrôle politique fort sur l’économie.

Nous avons donc identifié un premier facteur qui doit être restauré si l’on veut développer le pays, la confiance. C’est déjà un défi. Comment le relever? Comme tous ceux qui ont su se réformer. Comme la Nouvelle Zélande il y a près de quarante ans. Comme l’Europe en rendant les interventions des Etats plus difficile. Comme les anglo-saxons ont su le faire depuis longtemps, comme les Chinois plus récemment. Il faut s’astreindre à quelques règles simples:
1- Le rôle des autorités publiques est de fixer des règles du jeu qui se suffisent à elles-mêmes. Quand l’entrepreneur les respecte, il développe son activité. S’il ne les respecte pas, il est lourdement sanctionné.
2- Dans des cas limités, une intervention publique peut s’avérer nécessaire, quand les conséquences d’une projet peuvent être difficilement réversibles, comme, par exemple, une construction. C’est pourquoi un processus de permis de construire est utile. Cependant, même dans ce cas, lorsque le projet répond aux contraintes du PLU, à celles induite par le code de l’environnement, ou d’autres codes, le permis doit être accordé. Les gesticulations d’opposants, surtout lorsqu’elles ne sont fondées que sur du « NIMBY » (Not In My BackYard), ne doivent pas entraver un projet respectant les règles.
De même, lorsqu’une installation accueille du public ou peut s’avérer dangereuse, un audit de conformité s’impose. Là encore, il s’agit d’une démarche de conformité: L’installation est-elle conforme aux règles?
Enfin, lorsqu’une ou plusieurs entreprises exercent un pouvoir de marché tel qu’il limite le choix de produits, qu’il freine l’innovation ou qu’il impose des prix excessifs, l’intervention d’une autorité publique pour redonner au marché le dynamisme concurrentiel nécessaire sera la bienvenue.
3- Lorsqu’il parait nécessaire de réformer une des règles du jeu, les changements sont préparés avec les parties prenantes, professionnels et société civile. Le passage au CESEC vient conclure ces travaux. Celui-ci constatera que tous le monde a été consulté, et commentera les choix des autorités.

La stricte application de ces trois règles devrait permettre d’établir un climat de confiance nouveau. Mais c’est surtout un nouvel état d’esprit qui doit être construit, où chacun reste à sa place: les entrepreneurs entreprennent, le Gouvernement et l’Assemblée propose et vote les règles, les fonctionnaires élaborent ces règles en étroite collaboration avec les entrepreneurs et les Autorités politiques, puis les contrôlent.

Mais la confiance n’est pas tout. D’autres facteurs peuvent accélérer le développement. Tout d’abord, les investissements publics. Il y a bien longtemps que le pays n’a pas eu de projets d’infrastructure à la hauteur des besoins de développement du pays. Pas de nouvelle route. Pas de changement majeur dans les infrastructures de transport maritime et aérien. Bien sûr, les différents gouvernements passés vont crier à la mauvaise foi. Il vont donner une longue liste d’investissements qu’ils ont réalisés. Il vont parler de nombreux travaux dans les iles, des routes, des écoles, des marinas. C’est vrai. Ces infrastructures sont nécessaires et utiles aux populations locales. Sont elles créatrices de valeur? Ont elle aidé à créer de nouveaux emplois? Ont-elles encouragé de nouvelles entreprises?
Un exemple seulement: la nouvelle marina de Rurutu: de la place pour les pêcheurs locaux. Rien de prévu pour les visiteurs de passage. Or ce sont des centaines de voiliers qui chaque année croisent dans nos eaux, qui doivent se nourrir, qui doivent entretenir leur bateau, qui sont prêts à payer pour des amarrages à quai ou pour des sanitaires entretenus. Ces amarrages à quai éviteront aussi les ancrages dans les coraux et le déversement d’effluents toxiques.

Il faut pour cela un Gouvernement ambitieux, qui croit plus à l’investissement qu’à la dépense pour satisfaire la population. Là encore, nous avons du chemin à faire, avec une fonction publique très nombreuse qui absorbe l’essentiel de nos ressources, ne laissant que la portion congrue pour les investissements.

Certains vont répondre qu’il n’y a pas de place pour des investissements ambitieux qui pourraient instaurer un nouveau dynamisme, et que ceux qui ont été considérés, comme la route du sud, sont refusés par la population.

A ceux là, je voudrais répondre: En êtes-vous si sûrs? La route du sud est-elle refusée par une majorité, ou alors ces refus ne sont-ils que le fait d’une minorité bruyante?

Quant à des infrastructure nouvelles, bien sûr, la modernisation nécessaire de l’aéroport ou celle du port de commerce avec l’adaptation du chenal aux porte-conteneurs de grande capacité et le réaménagement du quai pour accueillir, comme dans tous les ports modernes, des ponts roulants, plus efficaces que nos grues, représentent des investissement utiles et significatifs. Créeront-ils beaucoup de valeur?

Il existe cependant au fenua des marchés peu ou mal exploités. Permettez-moi de n’en citer qu’un seul: La plaisance. Chaque année, environ 800 bateaux arrivent dans nos eaux. Ils y restent souvent assez longtemps. On peut estimer que le marché représente à peu près 1500 embarcations et probablement pas loin de 5000 visiteurs. Aux Antilles comme aux Iles Canaries, de lourds investissement ont été réalisés pour les accueillir, avec succès. Pourquoi ne pourrions nous pas reproduire le même succès chez nous. En nous dotant d’amarrages à quai dans les différentes iles, nous pourrions mieux protéger nos lagons, tout en faisant payer le service. De plus, en développant quelques marinas de grande taille, nous encouragerions le développement de nombreuses activités de service autour de celles-ci, entretien et réparations de navires, services aux navigateurs, restauration, magasins… Afin de créer la nécessaire masse critique de demande, il faut que ces marinas puissent accueillir plusieurs centaines de bateaux.

Bien sûr, les plus conservateurs vont répondre que l’on n’a pas besoin de ces marinas, que les navigateurs ne sont pas les bienvenus, que nos lagons sont à nous… Je ne peux qu’encourager ces sceptiques à aller rendre visite à d’autres iles et de leur demander si ces marinas ont été un progrès, tant sur le plan économique que sur le plan écologique.

Bien sûr les Autorités publiques peuvent aussi dire qu’elles n’ont pas les ressources pour investir massivement dans de tels projets. Je leur conseillerai alors de se tourner vers un partenariat avec des entreprises privées. Ces dernières apprécieront l’intérêt du marché et, encouragées par la volonté publique de limiter les ancrages dans le lagons, montreront de l’intérêt pour investir.

Ce n’est qu’une idée. Vous en avez sûrement aussi, plus innovantes.

Confiance et investissement publics, voilà déjà deux ressorts pour notre développement. Il y en a d’autres, moins visibles et souvent lents à mettre en place, mais dont les contributions à terme peuvent s’avérer significatives. En voici quelques exemples:
Réviser pour les adapter à notre petit pays, les lois et règlements initialement conçus pour la métropole. A-t-on vraiment besoin d’un code du travail qui comporte 8333 articles, sans compter les décrets et règlements?
Former les hommes et les femmes politiques du pays afin qu’ils puissent mieux exercer leur rôle et et qu’ils puissent mieux estimer les conséquences de leurs actes, notamment sur le plan économique.
Engager résolument une démarche d’ »open data ». L’innovation nait souvent de la connaissance. L’ISPF, l’IEOM et les différentes entités administratives génèrent chacun de nombreuses données. Souvent malheureusement, elles ne sont pas rendues publiques, non par une volonté de les garder pour soi, mais simplement parce que la démarche d’ »open data » n’est pas organisée. Combien d’opportunités sont simplement perdues faute d’une diffusion suffisante?

Notre petit pays ne manque pas de ressources. Nous pouvons accélérer notre développement. Nous pouvons, je le crois, atteindre l’autonomie économique. Nous n’y arriverons pas tout seuls. Nous n’en avons pas forcément les ressources ni les compétences. Attirons les professionnels d’ailleurs, Apprenons d’eux. Enrichissons-nous ensemble. Pour cela, les conditions sont assez simples. Elles se résument en quelques mots: confiance, compétence, transparence et travail en commun. Y arriverons-nous?

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