Le ministère de l’économie de notre petit pays n’est pas avare de surprises. Sa dernière idée, celle de donner aux autorités politiques le pouvoir de fixer les prix de produits à sa discrétion montre une fois de plus qu’il est peuplé d’apprentis sorciers. Il prétend réussir là où tout le monde a échoué. En effet, il n’existe pas d’expérience réussie de blocage de prix qui n’ont pas été suivi d’emballement lorsque le blocage est levé, à une exception: lorsqu’on observe un emballement et que l’on veut calmer temporairement un phénomène spéculatif mais, même dans ce cas, l’effet n’est pas garanti.
Sommes-nous dans un cas d’emballement? Pas du tout. La poussée d’inflation que le monde et le fenua ont connu après la pandémie semble calmée. La question structurelle reste le niveau obstinément élevé des prix par rapport à la France. C’est un sujet récurent depuis des lustres. Il faut pourtant se rendre à l’évidence. Les gouvernements successifs y compris notre gouvernement actuel ont surtout fait preuves de talent en matière de valse-hésitation. On peut les comprendre. Pour faire simple, si les prix baissent, les recettes fiscales baissent. Il faut trouver d’autres recettes, ce qui n’est pas facile, vu le taux de prélèvements obligatoire déjà élevé pour notre niveau de PIB. Pourtant les initiatives n’ont pas manqué, avec notamment la création de l’Autorité Polynésienne de la Concurrence. Cependant, plutôt que de lui donner les moyens d’agir, on n’a cessé de lui rogner les ailes. Plutôt que de lui octroyer une véritable indépendance, on l’a mise sous tutelle en nommant un commissaire du gouvernement et en donnant le pouvoir au Président du Pays d’intervenir après ses décisions. Le résultat est clair: les leaders du marché accentuent leur avance. Les oligopoles vivent confortablement…
D’où viennent ces prix élevés? A tous les niveaux, nous sommes handicapés: La taille de notre marché ne nous permet pas vraiment de peser sur les prix d’achats. Notre isolement induit des coûts d’approche significatif. Les coûts liés aux services de déchargement et livraison sont parmi les plus élevés du monde. Notre système de taxes indirectes est lourd. Enfin, enfin seulement, nos grossistes et nos distributeurs, faute de concurrence, prennent des marges confortables…
Permettez-moi aussi d’attirer votre attention sur un facteur passé sous silence: nous vivons dans un pays extrêmement inégalitaire en terme de revenu. Les prix des distributeurs sont souvent tirés vers le haut par le pouvoir d’achat des plus chanceux. Leurs revenus sont proches de ceux pratiqués en Suisse. Les prix aux fenua sont similaires à ceux de ce pays.
Sommes-nous donc dans un impasse? N’y a-t-il aucune issue? Il ne faut pas désespérer. Laissez-moi vous compter une expérience vécue. Quand j’étais gamin, nous montions faire du ski à Serre Chevalier. Les prix y étaient élevés. Mon père parlait de « taxe d’altitude ». Le développement de la concurrence locale, en particulier celui de grandes surfaces a eu un premier effet positif. L’arrivée de la vente en ligne a donné le coup de grâce. Les commerçants ont bruyamment protesté. Ont-ils disparu? Non. Ils se sont adaptés et, si les prix sur de nombreux produits se sont assagi, ceux sur les produits urgents ou susceptibles d’achats impulsifs restent élevés. Ne pourrait-on pas tirer quelques idées de cette expérience?
Il faut aussi s’attaquer aux causes structurelles, Revoir les facteurs de formation des prix. Cela nécessitera peut-être une réforme fiscale profonde. L’APC doit retrouver ses dents et son indépendance. Les importations directes par les habitants doivent être facilitées. Les rentes de situation induites par des avantages réglementaires ou fiscaux, ou des numerus clausus, doivent être examinée dans l’intérêt général. C’est un travail de fourmi. Ce n’est pas glorieux. Cela prendra du temps.
On reproche justement à notre gouvernement de prendre son temps. Alors, il faut des symboles. Il faut agir vite. La loi proposée dans l’urgence répond à ce besoin de symbole. Malheureusement, elle ne résoudra rien ou, pire, elle aura des effets négatifs sur le choix et la qualité des produits, mais aussi sur l’emploi.